Bilāl ibn Rabāḥ · Premier muezzin de l'Islam · ~580 – 20 H
Bilāl ibn Rabāḥ est l'un des plus illustres Compagnons malgré une condition initiale parmi les plus basses : esclave éthiopien d'Umayya ibn Khalaf à Makka, il fut parmi les sept premiers à proclamer ouvertement l'islam. Son maître le tortura publiquement — l'attachant au sol brûlant du désert, posant un rocher chauffé sur sa poitrine — pour qu'il renie sa foi. Bilāl ne répondait que par un seul mot : « Aḥad, Aḥad » — « l'Unique, l'Unique ». Abū Bakr le racheta et l'affranchit. Quand le adhān fut institué à Madīna après le rêve d'ʿAbdullāh ibn Zayd, c'est sa voix pure et puissante que le Prophète ﷺ choisit pour appeler à la prière — il devint ainsi le premier muezzin de l'Islam. Lors de la conquête de Makka, il monta sur le toit de la Kaʿba pour le adhān, au-dessus des idoles brisées : un esclave noir affranchi appelait depuis le sanctuaire le plus sacré des Arabes. Le Prophète ﷺ disait avoir entendu le bruit de ses sandales devant lui au Paradis. Après la mort du Prophète ﷺ, ne pouvant plus prononcer le adhān sans pleurer, il émigra en Syrie et y mourut vers 20 H.
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« Ô Bilāl, dis-moi quelle est l'œuvre la plus prometteuse que tu aies accomplie en islam, car j'ai entendu le bruit de tes sandales devant moi au Paradis. »
Source : Rapporté par al-Bukhārī (n°1149) et Muslim (n°2458) — Bilāl répondit qu'il accomplissait deux rakʿāt à chaque fois qu'il avait fait ses ablutions
Bilāl naquit aux alentours de 580 G, fils de Rabāḥ et d'une esclave éthiopienne nommée Ḥamāma. Il grandit comme esclave dans la maison d'Umayya ibn Khalaf, l'un des chefs des Banū Jumaḥ, puissant marchand de Makka et l'un des plus virulents opposants à l'islam. Bilāl partageait sa condition avec son frère Khālid et sa sœur Ghufra. Sa vie quotidienne était celle d'un esclave : tâches lourdes, subordination totale, aucune voix dans la cité. Dans la Makka pré-islamique, sans tribu, on n'était personne — pas de sang à venger en cas de meurtre, pas de protecteur, pas de droit. La condition de Bilāl illustre cette marginalité.
L'enfance et la jeunesse de Bilāl se déroulèrent dans une Makka qui vivait depuis des siècles dans le polythéisme : la Kaʿba abritait 360 idoles, et les rites païens régulaient toute la vie sociale. Mais Bilāl, d'origine éthiopienne — pays largement christianisé sous le négus —, était possiblement exposé à des notions de monothéisme par son ascendance. Quand la mission prophétique commença en l'an 610, sa parole de tawḥīd — l'Unique — toucha immédiatement les cœurs des opprimés et des esclaves. Bilāl en fit partie.
Bilāl rencontra Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq, qui était l'un des premiers convertis et qui avait pour habitude de chercher les âmes opprimées pour leur transmettre la foi. Bilāl embrassa l'islam parmi les premiers. Selon Ibn Mājah, il fut l'un des sept qui proclamèrent ouvertement leur foi à Makka : le Prophète ﷺ, Abū Bakr, Bilāl, ʿAmmār ibn Yāsir, sa mère Sumayya, Yāsir, Ṣuhayb ar-Rūmī et al-Miqdād — tous, à part le Prophète ﷺ et Abū Bakr, furent persécutés cruellement.
Quand Umayya ibn Khalaf apprit que son esclave avait suivi Muḥammad ﷺ, sa fureur fut sans limite. Il choisit de faire de Bilāl un exemple public. À l'heure la plus chaude du jour, il l'attachait sur le sable brûlant du désert, étendu, exposé au soleil. Puis il faisait poser sur sa poitrine un énorme rocher chauffé. Il le fouettait. Il lui demandait de renier Muḥammad ﷺ et d'invoquer al-Lāt et al-ʿUzzā. Bilāl, le souffle coupé, ne répondait que par un seul mot, répété sans relâche : « Aḥad... Aḥad » — « l'Unique... l'Unique ». Il refusait même de prononcer les noms des idoles. Cette torture dura plusieurs jours, peut-être plusieurs semaines. Le Prophète ﷺ et Abū Bakr en étaient bouleversés.
Abū Bakr décida d'agir. Il proposa à Umayya une grosse somme — selon une narration cinq oqiyya d'argent, selon une autre sept — pour racheter Bilāl. Umayya accepta avec mépris : « Si tu m'avais offert une seule oqiyya je l'aurais accepté ! » Abū Bakr répondit : « Et moi, si tu m'avais demandé cent oqiyya, je les aurais payées ! » Une fois Bilāl racheté, Abū Bakr l'affranchit immédiatement, sans condition. Plus tard, ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb dira en regardant Bilāl avec respect : « Abū Bakr est notre maître (sayyidunā), et il a libéré notre maître. » Cette parole résume la position éminente que Bilāl acquit dès sa libération.
Bilāl fit la Hijra à Madīna avec le Prophète ﷺ. À son arrivée, comme beaucoup de Muhājirūn, il fut frappé par la malaria (ḥummā) de la ville. Pris de fièvre, il composait des vers qui chantaient son désir de retour à Makka : « Verrai-je un jour à nouveau les bois d'Idhkhir et de Jalīl ? Boirai-je à nouveau de l'eau de Majinna ? Apparaîtront-elles encore à mes yeux les montagnes de Shāmah et Ṭafīl ? » Le Prophète ﷺ, témoin de sa souffrance, leva les mains et invoqua : « Allah, fais-nous aimer Madīna comme nous aimions Makka, ou plus encore. Bénis-en le ṣāʿ et le mudd. Transporte sa fièvre vers al-Juḥfa. » (al-Bukhārī n°1889). L'invocation fut exaucée.
Quand la mosquée fut bâtie à Madīna, le Prophète ﷺ et les Compagnons cherchèrent un moyen d'appeler à la prière. ʿAbdullāh ibn Zayd al-Anṣārī vit alors en rêve un homme habillé de vert qui lui enseigna les paroles du adhān. ʿUmar avait vu le même rêve. Le Prophète ﷺ confirma la révélation et chercha la voix qui porterait cet appel. Son choix se posa sur Bilāl : « Lève-toi, ô Bilāl, et appelle à la prière, car ta voix est plus belle (andā ṣawtan) que la sienne » (Abū Dāwūd n°499). Bilāl devint ainsi le premier muezzin de l'Islam, et appela à toutes les prières aux côtés du Prophète ﷺ pendant dix années.
En Ramaḍān 8 H, le Prophète ﷺ entra victorieux dans Makka avec dix mille Compagnons. Les 360 idoles de la Kaʿba furent brisées. À l'heure de la prière, le Prophète ﷺ ordonna : « Ô Bilāl, monte sur la Kaʿba et appelle à la prière. » Bilāl, l'esclave noir affranchi, monta sur le toit du sanctuaire le plus sacré des Arabes, au-dessus des idoles brisées, et lança son adhān. Quelques chefs de Quraysh, dont al-Ḥārith ibn Hishām et ʿAttāb ibn Asīd, ne purent retenir leur stupéfaction : « Heureusement que mon père ne voit pas cela ! » dit l'un. « Quoi, n'a-t-il rien trouvé d'autre que ce corbeau noir ? » dit l'autre. Allah révéla alors, selon plusieurs commentaires : ﴿إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ ٱللَّهِ أَتْقَىٰكُمْ﴾ « Le plus noble auprès d'Allah est le plus pieux d'entre vous » (al-Ḥujurāt 13). Cette image — un esclave noir appelant à la prière au-dessus du sanctuaire — devint l'icône fondatrice de l'égalité en Islam.
Bilāl était surnommé « ṣāḥib mafātīḥ rasūl Allāh » — « le détenteur des clés du Messager d'Allah ﷺ ». Il était son trésorier, en charge des biens, de la zakāt, et de la distribution aux pauvres. Il participa à toutes les batailles aux côtés du Prophète ﷺ : Badr, Uḥud, Khandaq, Khaybar, Ḥunayn, Tabūk. Il dormait souvent dans la mosquée, près du Prophète ﷺ, et accomplissait deux rakʿāt après chaque ablution — c'est cette pratique constante que le Prophète ﷺ entendit miraculeusement comme le bruit de ses sandales devant lui au Paradis (Bukhārī n°1149).
Quand le Prophète ﷺ mourut en Rabīʿ al-Awwal 11 H, Bilāl fut anéanti. Il voulut tenter de prononcer le adhān à la prière qui suivit la mort. Il commença : « Allāhu Akbar, Allāhu Akbar... » Mais quand il arriva à « Ashhadu anna Muḥammadan rasūl Allāh », sa voix se brisa, ses larmes coulèrent, il ne put continuer. Il refusa désormais de prononcer le adhān à Madīna : la douleur était trop vive. Il demanda à Abū Bakr la permission de partir au jihad en Syrie, où les armées musulmanes affrontaient les Byzantins. Abū Bakr hésita — il aurait voulu le garder à Madīna — mais finalement consentit.
Bilāl s'installa en Syrie et combattit aux côtés des grandes armées de la conquête. Il participa à la libération de Jérusalem en 15 H. Quand ʿUmar arriva personnellement pour recevoir les clés de la ville, les Compagnons le supplièrent : « Demande à Bilāl de faire le adhān ! Il ne l'a pas fait depuis le décès du Prophète ﷺ ! » ʿUmar lui demanda. Bilāl monta et lança son adhān. À la première phrase, les vétérans présents — Abū ʿUbayda, ʿUmar, et les autres — fondirent en larmes : la voix de Bilāl ramenait toute Madīna, tout le Prophète ﷺ, tout le passé sacré. ʿUmar pleura plus que tout autre. Ce adhān-là fut le seul que Bilāl prononça après la mort du Prophète ﷺ — selon la majorité des récits.
Plus tard, Bilāl fit un rêve où le Prophète ﷺ lui apparaissait et lui demandait : « Bilāl, tu ne nous visites pas ? » À son réveil, il prit immédiatement la route de Madīna. Il vint à la tombe sacrée et pleura longuement. Ses neveux al-Ḥasan et al-Ḥusayn, fils de Fāṭima et ʿAlī, le supplièrent : « Oncle, nous voulons entendre le adhān comme tu le faisais à l'époque de notre grand-père. » Il monta. Il commença. À la première phrase, toute la ville accourut. Quand il arriva à « Ashhadu anna Muḥammadan rasūl Allāh », ce furent des sanglots et des cris dans tous les quartiers. On dit que Madīna n'avait pas pleuré ainsi depuis le jour du décès. C'est, selon plusieurs sources, le dernier adhān de Bilāl.
Bilāl revint en Syrie et mourut de la peste à Damas vers 20 H (~641 G), à environ 60-63 ans. Ses derniers mots, rapportés par sa femme qui se lamentait, furent une protestation joyeuse : « Quelle joie ! Quelle joie ! Demain, je rencontrerai les bien-aimés — Muḥammad et son groupe ! » Il fut enterré au cimetière de Bāb aṣ-Ṣaghīr à Damas, où sa tombe est encore visitée aujourd'hui.