L'année de la tristesse · 10ᵉ année de la révélation · Mort d'Abū Ṭālib et de Khadīja
La 10ᵉ année de la prophétie est appelée par les Compagnons « l'année de la tristesse ». En quelques jours, le Prophète ﷺ perd son oncle Abū Ṭālib, qui le protégeait contre Qoreych depuis 50 ans, puis sa bien-aimée Khadīja, première à croire en lui et soutien de tous les instants. Privé de ses deux remparts, il entreprend un voyage à Ṭāʾif où il subit une humiliation cruelle, mais en revient enrichi par la conversion des djinns à Nakhla et par la promesse de jours meilleurs.
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Allah dit : « Ton Seigneur ne t'a ni abandonné ni détesté. La vie dernière t'est, certes, meilleure que la vie présente. Ton Seigneur, certes, te donnera, et tu seras satisfait. »
Source : Coran, sourate aḍ-Ḍuḥā (93), versets 3-5
Quelques mois après la fin du blocus de la vallée d'Abū Ṭālib, l'oncle du Prophète ﷺ tomba malade. Sentant approcher la fin, le Prophète ﷺ se rendit à son chevet et trouva auprès de lui Abū Jahl et ʿAbdullāh ibn Abī Umayya. Il l'invita une dernière fois à prononcer la shahāda — en vain. Abū Ṭālib mourut à l'âge de 87 ans sur la religion de ses ancêtres, trois ans avant l'Hijra. À peine quelques jours plus tard, Khadīja bint Khuwaylid mourut à son tour, à 65 ans. La même année, appelée par les Compagnons « ʿām al-ḥuzn », le Prophète ﷺ partit chercher du soutien à Ṭāʾif, en compagnie de son fils adoptif Zayd ibn Ḥāritha. Il y resta dix jours, rencontra les trois frères-chefs des Thaqīf, fut rejeté avec mépris, puis pourchassé à coups de pierres jusqu'à ce que ses pieds bénis saignent et que le sang colle son sandale. Réfugié dans le verger des fils de Rabīʿa, il prononça l'invocation de l'opprimé. ʿAddās, jeune esclave chrétien, embrassa l'islam. Sur le chemin du retour, à Nakhla, un groupe de djinns écouta sa récitation et embrassa l'islam (al-Jinn, 1). De retour aux abords de Makka, Muṭʿim ibn ʿAdiy lui accorda sa protection en armes pour qu'il puisse rentrer dans la cité.
Trois ans avant l'Hijra, Abū Ṭālib tomba gravement malade. Le Prophète ﷺ se rendit à son chevet et trouva auprès de lui Abū Jahl et ʿAbdullāh ibn Abī Umayya. Il dit à son oncle : « Mon oncle, dis : "Lā ilāha illā Llāh" — un mot par lequel j'argumenterai pour toi devant Allah. » Abū Jahl et ʿAbdullāh ibn Abī Umayya répliquèrent : « Ô Abū Ṭālib, vas-tu te détourner de la religion de ʿAbd al-Muṭṭalib ? » Ils ne cessèrent de répéter cette phrase jusqu'à ce qu'Abū Ṭālib réponde dans son dernier souffle : « Il est sur la religion de ʿAbd al-Muṭṭalib. » Il refusa de prononcer la shahāda et mourut à l'âge de 87 ans. Le Prophète ﷺ déclara : « Je continuerai à demander pardon pour toi tant qu'il ne me sera pas interdit de le faire. » Allah révéla alors : ﴿مَا كَانَ لِلنَّبِيِّ وَالَّذِينَ آمَنُوا أَن يَسْتَغْفِرُوا لِلْمُشْرِكِينَ وَلَوْ كَانُوا أُولِي قُرْبَىٰ﴾ — « Il n'appartient pas au Prophète et aux croyants d'implorer le pardon en faveur des polythéistes, fussent-ils des proches. » (at-Tawba, 113). Et au sujet d'Abū Ṭālib lui-même : ﴿إِنَّكَ لَا تَهْدِي مَنْ أَحْبَبْتَ﴾ — « Tu ne diriges pas qui tu aimes. » (al-Qaṣaṣ, 56). Privé de son rempart, le Prophète ﷺ fut désormais ouvertement attaqué : un Mecquois alla jusqu'à lui jeter une poignée de poussière sur la tête.
Quelque deux mois après Abū Ṭālib, Khadīja décéda à son tour, à l'âge de 65 ans. Elle avait passé vingt-cinq ans aux côtés du Prophète ﷺ, première à croire en lui, à le rassurer après la grotte de Ḥirāʾ, à dépenser ses biens pour la cause d'Allah, à porter avec lui le blocus de la vallée. Le Prophète ﷺ ne se remaria avec aucune autre durant sa vie, et il ne cessa de la mentionner avec un amour qui rendait ʿĀʾisha jalouse au point qu'elle dira : « Je n'ai jamais été aussi jalouse d'une femme du Prophète ﷺ que de Khadīja, sans pourtant l'avoir connue. » Allah lui transmit Son salām par l'intermédiaire de Jibrīl, et lui annonça une demeure de perles dans le Paradis, sans bruit ni fatigue — privilège unique parmi toutes les femmes. Le Prophète ﷺ appela cette année « ʿām al-ḥuzn » — l'année de la tristesse.
Le Prophète ﷺ se rendit à Ṭāʾif à pied, à environ 100 km de Makka, en compagnie de Zayd ibn Ḥāritha, afin d'inviter la tribu des Thaqīf à l'islam et de chercher protection contre Qoreych. Il y resta dix jours et rencontra les trois frères-chefs de Thaqīf : ʿAbd Yālīl, Masʿūd et Ḥabīb, fils de ʿAmr ibn ʿUmayr. Le premier dit : « Si Allah t'a envoyé, je m'arracherai les voiles de la Kaʿba ! » Le deuxième : « Allah n'a-t-il trouvé personne d'autre que toi à envoyer ? » Le troisième : « Par Allah, je ne te parlerai jamais : si tu es prophète comme tu le prétends, tu es trop sublime pour qu'on te réplique ; et si tu mens devant Allah, je n'ai pas à t'adresser la parole. » Devant ce refus, le Prophète ﷺ leur demanda : « Au moins, ne dites rien de cela. » Mais ils ameutèrent leurs enfants et esclaves qui se rangèrent en deux haies sur sa route et lui jetèrent des pierres jusqu'à ce que le sang dégouline jusqu'à ses sandales et que ses pieds bénis s'y collent. Zayd se mit en bouclier et reçut lui aussi des blessures à la tête.
Réfugié dans un verger appartenant aux fils de Rabīʿa (ʿUtba et Shayba), le Prophète ﷺ s'adossa à un mur près d'une vigne et implora Allah dans une invocation devenue célèbre : « Ô Allah, à Toi je me plains de ma faiblesse, du peu de moyens dont je dispose, et de mon humiliation devant les hommes. Ô le plus Miséricordieux des miséricordieux ! Tu es le Seigneur des opprimés, Tu es mon Seigneur. À qui me confies-Tu ? À un étranger qui me reçoit avec rudesse, ou à un ennemi à qui Tu m'as livré ? Si Tu n'es pas en colère contre moi, je ne me soucie de rien. Mais Ton pardon est plus large pour moi… » Émus, les fils de Rabīʿa envoyèrent leur jeune esclave chrétien ʿAddās lui porter une grappe de raisin. Avant de manger, le Prophète ﷺ dit « Bismillāh » ; ʿAddās s'étonna et l'interrogea. Apprenant que son hôte connaissait Yūnus ibn Mattā — « mon frère, prophète comme moi » —, ʿAddās se prosterna, baisa la main et le front du Prophète ﷺ et embrassa l'islam. Puis Jibrīl descendit accompagné de l'ange des montagnes, qui lui proposa d'écraser les habitants de Ṭāʾif entre les deux montagnes (al-Akhshabān). Le Prophète ﷺ refusa : « Non, j'espère qu'Allah fera sortir de leurs reins une descendance qui adorera Allah Seul. » (al-Bukhārī, Muslim)
Sur la route du retour, le Prophète ﷺ s'arrêta dans une localité nommée Nakhla, à environ une étape de Makka. Pendant qu'il accomplissait la prière de la nuit et récitait le Coran, un groupe de djinns originaires de Naṣībīn passa, écouta sa récitation et embrassa l'islam. Allah relata cet épisode dans la sourate al-Jinn (72) : ﴿قُلْ أُوحِيَ إِلَيَّ أَنَّهُ اسْتَمَعَ نَفَرٌ مِّنَ الْجِنِّ فَقَالُوا إِنَّا سَمِعْنَا قُرْآنًا عَجَبًا﴾ — « Dis : il m'a été révélé qu'un groupe de djinns prêta l'oreille, et ils dirent : nous avons entendu une lecture merveilleuse. » L'épisode est aussi mentionné dans al-Aḥqāf, 29-32. Ces djinns repartirent prêcher leur peuple — confirmation pour le Prophète ﷺ que sa mission, rejetée à Ṭāʾif, était reçue par d'autres créatures d'Allah.
Le Prophète ﷺ ne pouvait revenir à Makka sans un protecteur (jiwār), car Abū Ṭālib était mort. Il envoya, depuis Ḥirāʾ, un message à plusieurs notables : al-Akhnas ibn Sharīq refusa, prétextant qu'il n'était qu'un allié ; Suhayl ibn ʿAmr refusa de même ; seul Muṭʿim ibn ʿAdiy accepta. Au matin, Muṭʿim arma ses six fils et ses neveux, les disposa autour de la Kaʿba, et le Prophète ﷺ fit le ṭawāf sous leur garde. Abū Jahl demanda : « Es-tu protecteur ou disciple ? » Muṭʿim répondit : « Protecteur. » Abū Jahl se résigna : « Nous protégeons qui tu protèges. » Le Prophète ﷺ dira plus tard, après la bataille de Badr, en évoquant les prisonniers : « Si Muṭʿim ibn ʿAdiy était encore en vie et qu'il m'avait demandé la libération de ces vauriens, je les lui aurais accordés. »
Quelques mois après la mort de Khadīja, le Prophète ﷺ se maria avec Sawda bint Zamʿa, veuve âgée d'un Compagnon revenu d'Abyssinie ; elle prit soin des filles du Prophète ﷺ. Au cours de la même période fut conclu le contrat de mariage avec ʿĀʾisha bint Abī Bakr (la consommation interviendra à Madīna). Khawla bint Ḥakīm fut l'intermédiaire dans les deux unions. Ces mariages, à un moment de grande peine, étaient à la fois un soutien personnel et une consolidation des liens avec ses Compagnons les plus proches.
Pendant les saisons de pèlerinage qui suivirent, le Prophète ﷺ se présenta à toutes les tribus arabes campées autour de Makka : Banū Kalb, Banū Ḥanīfa, Banū ʿĀmir ibn Ṣaʿṣaʿa, Kinda et d'autres. Aucune n'accepta. ʿĀmir ibn aṣ-Ṣaʿṣaʿa lui posa une condition habile : « Si nous te suivons et qu'Allah te donne la victoire, le pouvoir sera-t-il pour nous après toi ? » Le Prophète ﷺ refusa : « Le pouvoir appartient à Allah, Il le confie à qui Il veut. » L'homme rejeta alors l'offre. Abū Lahab suivait le Prophète ﷺ partout pour démentir son neveu. Mais Allah préparait, dans l'ombre, l'ouverture de Yathrib : six hommes des Khazraj écoutèrent et reconnurent en lui le prophète attendu. La porte fermée à Ṭāʾif s'ouvrait à Madīna.