L'exil en Abyssinie · 5ᵉ et 7ᵉ années de la révélation · Sous la protection du Négus
Face à l'intensification des persécutions de Qoreych, le Prophète ﷺ ordonne à un groupe de croyants de fuir vers l'Abyssinie. Il dit d'eux : « Il s'y trouve un Roi auprès duquel personne ne subit d'injustice. » Cette première hijra de l'islam révèle la sagesse politique du Messager ﷺ et la noblesse du Négus chrétien qui accueille les Compagnons. Pendant ce temps, à Makka, deux conversions inattendues — celle de Hamza puis de ʿUmar — viennent renforcer la jeune communauté.
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Allah dit : « Ceux que les anges font périr alors qu'ils étaient injustes envers eux-mêmes [les anges] leur disent : "Où en étiez-vous ?" Ils diront : "Nous étions opprimés sur terre." Ils [les anges] diront : "La terre d'Allah n'était-elle pas assez vaste pour vous permettre d'émigrer ?" »
Source : Coran, sourate an-Nisāʾ (4), verset 97
La première émigration vers l'Abyssinie eut lieu au mois de Rajab de la 5ᵉ année de la prophétie. Douze hommes et quatre femmes — parmi lesquels ʿUthmān ibn ʿAffān et son épouse Ruqayya (fille du Prophète ﷺ), Abū Ḥudhayfa ibn ʿUtba avec sa femme Sahla bint Suhayl, az-Zubayr ibn al-ʿAwwām, ʿAbd ar-Raḥmān ibn ʿAwf, Muṣʿab ibn ʿUmayr, Abū Salama et son épouse Umm Salama — sortirent de nuit pour échapper à Qoreych. Ils gagnèrent le port de Shuʿayba et y louèrent un bateau qui les mena à travers la mer Rouge jusqu'au royaume d'Aksoum. Une rumeur de conversion de Qoreych les fit rentrer ; ils trouvèrent à Makka une persécution accrue. Une seconde émigration, plus large (83 hommes et 18 femmes selon Ibn Isḥāq), suivit alors. Qoreych dépêcha à la cour du Négus deux émissaires habiles : ʿAmr ibn al-ʿĀṣ et ʿAbdullāh ibn Abī Rabīʿa, chargés de cadeaux pour les généraux et le roi. Allah anéantit leur stratagème par l'éloquence de Jaʿfar ibn Abī Ṭālib et la noblesse du Négus. Pendant ces mêmes années, Ḥamza puis ʿUmar embrassèrent l'islam, transformant l'équilibre des forces à Makka.
Lorsque le nombre de musulmans s'accrut et que les persécutions des mécréants s'intensifièrent, le Messager d'Allah ﷺ ordonna aux croyants d'émigrer en Abyssinie en disant : « Il s'y trouve un Roi auprès duquel personne ne subit d'injustice. » Douze hommes et quatre femmes partirent — parmi eux ʿUthmān ibn ʿAffān et son épouse Ruqayya, Abū Ḥudhayfa ibn ʿUtba et sa femme Sahla bint Suhayl, az-Zubayr ibn al-ʿAwwām, ʿAbd ar-Raḥmān ibn ʿAwf, Abū Salama et Umm Salama, Muṣʿab ibn ʿUmayr, ʿUthmān ibn Maẓʿūn. Ils sortirent de Makka de nuit pour échapper à la vigilance de Qoreych, gagnèrent le port de Shuʿayba sur la mer Rouge, y trouvèrent par bonheur deux navires marchands qui les transportèrent vers l'Abyssinie pour un demi-dīnār. Lorsque Qoreych se lança à leur poursuite, ils étaient déjà en pleine mer. Le Prophète ﷺ dit à leur sujet : « Ce sont les premiers à émigrer pour Allah après Loṭ. »
Vers le mois de Shawwāl de la même année, une rumeur leur parvint selon laquelle Qoreych se serait soumise et aurait embrassé l'islam après avoir entendu la sourate an-Najm prosternée par tous, croyants et idolâtres confondus. Ils repartirent vers Makka pour découvrir que c'était une nouvelle mal interprétée et un mensonge. Arrivés près de Makka, certains firent demi-tour ; d'autres rentrèrent furtivement, sous la protection d'un voisin (jiwār) ou en se cachant. ʿAbdullāh ibn Masʿūd faisait partie de ceux qui rentrèrent et durent ressortir plus tard. La persécution reprit alors avec une violence redoublée, ce qui motiva la deuxième hijra, plus massive.
83 hommes et 18 femmes émigrèrent cette fois-ci en Abyssinie et y vécurent paisiblement. Lorsque Qoreych fut informée de leur situation, elle réunit les meilleurs cadeaux de cuir — produit le plus prisé des Abyssins — et envoya deux émissaires habiles : ʿAmr ibn al-ʿĀṣ et ʿAbdullāh ibn Abī Rabīʿa. Leur tactique : remettre d'abord des présents aux patriarches et généraux du Négus pour rallier la cour, puis demander au roi la livraison des fugitifs sans même qu'il les interroge — sous prétexte que c'étaient « de jeunes insensés qui avaient quitté la religion de leurs pères et inventé une religion inconnue ». Le Négus refusa de juger sans entendre les accusés. Allah anéantit ainsi le stratagème de Qoreych.
Convoqué avec ses compagnons, Jaʿfar ibn Abī Ṭālib, désigné porte-parole, prit la parole : « Ô roi, nous étions un peuple de la jāhiliyya : nous adorions des idoles, nous mangions la chair morte, nous commettions des turpitudes, nous coupions les liens de parenté, nous maltraitions le voisin, et le fort dévorait le faible parmi nous. Nous étions ainsi quand Allah nous envoya un Messager d'entre nous, dont nous connaissions la lignée, la véracité, l'intégrité et la chasteté. Il nous appela à n'adorer qu'Allah Seul, à délaisser pierres et idoles, à dire vrai, à rendre les dépôts, à honorer les liens du sang, à bien traiter le voisin, à abandonner le sang et les turpitudes. Il nous ordonna la prière, l'aumône, le jeûne… » À la demande du Négus, il récita le début de la sourate Maryam (versets sur la naissance de ʿĪsā et de Yaḥyā). Le Négus pleura jusqu'à ce que sa barbe en fût mouillée, et ses évêques pleurèrent sur leurs livres. Il déclara : « Ceci et ce qu'a apporté ʿĪsā émanent de la même niche. » Il refusa de livrer les croyants. Le lendemain, ʿAmr revint avec une autre ruse — accuser Jaʿfar de ne pas reconnaître la divinité de ʿĪsā. Le Négus, ferme, prit un bâton et traça une ligne sur le sol : « Par Allah, ʿĪsā n'a pas dépassé ce trait dans ce que tu viens de dire. » Il rendit aux émissaires leurs cadeaux et accorda aux musulmans pleine protection sur sa terre (rapporté par Aḥmad).
En l'an 6 de la révélation, Hamza ibn ʿAbd al-Muṭṭalib embrassa l'islam après qu'Abū Jahl eut insulté le Prophète ﷺ et l'eut frappé près de la colline de Ṣafā. Une servante en informa Hamza alors qu'il revenait de la chasse, l'arc encore en main. Furieux, il alla droit à Abū Jahl, lui asséna un coup d'arc qui lui fendit la tête, puis déclara à haute voix : « Comment l'insultes-tu alors que je suis sur sa religion ? » On l'appelait l'homme fort de Qoreych. Le Messager d'Allah ﷺ fut renforcé par sa conversion : Ḥamza devint l'un des protecteurs les plus farouches du Prophète ﷺ et reçut le surnom d'« Asadullāh » — le lion d'Allah.
Le Prophète ﷺ avait invoqué Allah en disant : « Ô Allah, fortifie l'islam par l'un des deux ʿUmar — ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb ou ʿAmr ibn Hishām (Abū Jahl). » C'est ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb qui répondit. Sortant un jour, l'épée à la main, pour tuer le Prophète ﷺ, il fut détourné en apprenant en chemin que sa propre sœur Fāṭima et son beau-frère Saʿīd ibn Zayd s'étaient convertis. Il entra furieux chez elle, frappa son mari et blessa sa sœur ; mais à la vue du sang il se calma, leur demanda la feuille qu'ils lisaient, et lut le début de la sourate Ṭā-Hā. Son cœur fut conquis. Il alla droit à la maison d'al-Arqam où se trouvait le Prophète ﷺ et déclara sa foi. Ibn Masʿūd disait : « La conversion de ʿUmar fut une victoire ; son émigration, un secours ; et son califat, une miséricorde. » À partir de ce jour, les musulmans purent prier publiquement à la Kaʿba.
Les Compagnons restèrent en Abyssinie de longues années, certains plus d'une dizaine. Le Négus leur garantit la sûreté, la liberté de prière et de commerce. Plusieurs enfants y naquirent, dont ʿAbdullāh, fils de Jaʿfar et d'Asmāʾ bint ʿUmays. Lorsque le Négus dut affronter une révolte de ses sujets qui contestaient sa foi nouvelle, il l'emporta — Jaʿfar et ses compagnons priaient pour lui. À sa mort, le Prophète ﷺ accomplit la prière funéraire (ṣalāt al-ghāʾib) à Madīna et annonça : « Un homme juste est mort, levez-vous et priez pour votre frère Aṣḥama. »
Un premier groupe revint à Makka avant l'Hijra, à la fin de la période mecquoise ; ils y trouvèrent une situation toujours difficile et plusieurs durent émigrer une seconde fois — vers Madīna cette fois-ci. Le reste des émigrants, conduits par Jaʿfar ibn Abī Ṭālib, ne rejoignit le Prophète ﷺ qu'en l'an 7 H, le jour même de la conquête de Khaybar. Le Prophète ﷺ se leva pour les accueillir, embrassa Jaʿfar entre les yeux et déclara : « Je ne sais lequel des deux me réjouit le plus : la conquête de Khaybar ou l'arrivée de Jaʿfar. » L'épopée éthiopienne fut ainsi le premier acte d'une stratégie d'expansion qui démontra que la terre d'Allah est vaste et que Sa religion ne dépend ni d'un lieu ni d'une frontière.