L'arrivée à Madīna · Lundi 12 Rabīʿ al-Awwal · An 1 H · Naissance de la cité du Prophète ﷺ
Yathrib devient Madīnat an-Nabī — la ville du Prophète ﷺ. Quba accueille les voyageurs ; la chamelle, lâchée, choisit elle-même l'emplacement de la mosquée. Abū Ayyūb al-Anṣārī héberge le Prophète ﷺ pendant sept mois. Le bâti spirituel est posé : la mosquée, la fraternisation entre Mecquois et Médinois, le pacte avec les juifs, le changement de qibla en l'an 2 H. En quelques mois, une communauté errante devient une cité fondée sur la foi.
Disponible sur ordinateur
Allah dit : « Et rappelez-vous lorsque vous étiez peu, opprimés sur la terre, craignant que les gens ne vous enlèvent. Alors Il vous a donné refuge, vous a soutenus de Son secours et vous a attribué de bonnes choses afin que vous soyez reconnaissants. »
Source : Coran, sourate al-Anfāl (8), verset 26
Le Prophète ﷺ arriva à Madīna le lundi 12 de Rabīʿ al-Awwal. Il s'installa d'abord à Quba, chez Kulthūm ibn Hidm de la tribu des Banū ʿAmr ibn ʿAwf, et y resta 14 jours (du 8 au 12 ou jusqu'au vendredi suivant) pendant lesquels il bâtit la mosquée de Quba — la première mosquée fondée sur la piété en islam (cf. at-Tawba, 108). ʿAlī ibn Abī Ṭālib le rejoignit là, après avoir restitué les dépôts à Makka. Le vendredi, le Prophète ﷺ reprit sa chamelle vers le centre de Yathrib ; il prononça la première khuṭba du jumuʿa chez les Banū Sālim ibn ʿAwf, dans la vallée de Rānūnāʾ, et y dirigea la prière. Tous les clans des Anṣār voulaient l'accueillir et saisissaient la bride de la chamelle ; il répondait à chacun : « Laissez-la, elle est sous l'ordre d'Allah. » Elle s'agenouilla d'elle-même à l'emplacement de la future Mosquée du Prophète. Cet endroit, un enclos (mirbad) de séchage de dattes, appartenait à deux orphelins, Sahl et Suhayl, des Banū an-Najjār — la tribu maternelle du grand-père du Prophète ﷺ ʿAbd al-Muṭṭalib. Le Prophète ﷺ paya le terrain et y bâtit sa mosquée et ses appartements avec ses Compagnons. Il logea sept mois chez Abū Ayyūb al-Anṣārī. Il fraternisa ensuite entre Muhājirūn et Anṣār (environ 90 paires, héritiers les uns des autres jusqu'à Badr), signa la Ṣaḥīfa de Madīna avec les tribus juives, et reçut en l'an 2 H, 16 ou 17 mois après l'Hijra, l'ordre de tourner la qibla vers la Kaʿba.
Pendant des jours, les Anṣār sortaient chaque matin, armés, jusqu'à la limite des dattiers de Ḥarra attendre le Prophète ﷺ, puis rentraient quand la chaleur de midi devenait insupportable. Un juif, monté sur une fortification pour quelque affaire, fut le premier à apercevoir des silhouettes blanches scintillant dans la chaleur ; il cria de toute sa voix : « Ô Arabes, voici votre fortune que vous attendiez ! » Les Anṣār saisirent leurs armes et coururent à sa rencontre dans une joie immense ; les fillettes chantèrent, les femmes battirent des tambourins (selon les versions). Le Prophète ﷺ s'installa à Quba chez Kulthūm ibn Hidm, des Banū ʿAmr ibn ʿAwf, et reçut chez Saʿd ibn Khaythama (« la maison des célibataires »). Il y resta 14 jours, fonda la mosquée de Quba en posant lui-même les premières pierres, et y dirigea la prière. Il dira plus tard : « Quiconque se purifie chez lui puis se rend à la mosquée de Quba et y prie une prière, aura la récompense d'une ʿumra. » (an-Nasāʾī). Ibn ʿUmar rapporte qu'il s'y rendait chaque samedi, à pied ou monté. ʿAlī ibn Abī Ṭālib, parti à pied de Makka, le rejoignit à Quba les pieds en sang.
Le vendredi, le Prophète ﷺ reprit la route. Il s'arrêta dans la vallée de Rānūnāʾ, chez les Banū Sālim ibn ʿAwf (Khazraj), où il prononça la première khuṭba du jumuʿa et dirigea la prière — c'est l'origine de la khuṭba du vendredi à Madīna. Puis il entra dans la ville. Tous les clans saisissaient la bride en disant : « Ô Messager d'Allah, viens chez nous, dans la force, le nombre et la protection ! » Il répondait avec douceur : « Laissez-la, elle est sous l'ordre d'Allah. » Sa chamelle al-Qaṣwāʾ avança sans qu'il la dirigeât, finit par s'agenouiller dans l'enclos (mirbad) d'un séchoir à dattes, se releva, fit quelques pas, puis revint s'agenouiller à la même place — preuve qu'elle avait choisi. L'enclos appartenait à deux orphelins de Banū an-Najjār — Sahl et Suhayl, fils de ʿAmr — sous la tutelle de Muʿādh ibn ʿAfrāʾ. La maison la plus proche fut celle d'Abū Ayyūb al-Anṣārī (Khālid ibn Zayd), qui se précipita pour porter les bagages chez lui — il dira : « Le bagage de l'homme va avec son hôte. » Le Prophète ﷺ y logea sept mois ; à l'étage Abū Ayyūb, en bas le Prophète ﷺ — par déférence, le Prophète ﷺ refusa qu'on le mette à l'étage, puis Abū Ayyūb supplia tant que la disposition fut inversée.
Le Prophète ﷺ paya le terrain aux deux orphelins (Muʿādh ibn ʿAfrāʾ proposa de le donner ; le Prophète ﷺ refusa et le paya à dix dīnārs). Quelques tombes anciennes furent déplacées et des palmiers coupés. Avec ses Compagnons, le Prophète ﷺ bâtit la mosquée en briques crues d'argile et de paille, des troncs de palmiers comme colonnes, des feuilles de palmes pour le toit, le sol en terre battue. Il portait lui-même les pierres et les briques avec eux en chantant : « Cette charge n'est pas la charge de Khaybar / mais celle plus pure et plus pieuse, ô Seigneur. » À côté, il construisit ses appartements (ḥujurāt) et ceux de ses épouses ; le plus proche de la mosquée fut celui de Sawda, puis celui de ʿĀʾisha (à la consommation du mariage, plusieurs mois après l'arrivée). Cette mosquée n'était pas seulement un lieu de prière : c'était l'école, le tribunal, la salle du conseil, le quartier général militaire, et la maison d'accueil pour les démunis et les étrangers — les Ahl aṣ-Ṣuffa, qui dormaient sous l'auvent au fond de la mosquée. À cette même époque, l'adhān fut institué par la vision rapportée de ʿAbdullāh ibn Zayd, confirmée par celle de ʿUmar ; Bilāl en fut le premier muʾadhdhin.
Cinq mois environ après l'arrivée, le Prophète ﷺ fraternisa entre les Muhājirūn et les Anṣār dans la maison d'Anas ibn Mālik — environ 90 paires (45 Muhājirūn et 45 Anṣār). Ils devinrent ainsi des frères à part entière et héritèrent les uns des autres jusqu'à la bataille de Badr, après quoi le verset al-Anfāl 75 rétablit la parenté de sang : ﴿وَأُولُو الْأَرْحَامِ بَعْضُهُمْ أَوْلَىٰ بِبَعْضٍ﴾. La fraternité spirituelle, elle, demeura. Cette muʾākhāt s'illustra de manière éclatante dans le geste de Saʿd ibn ar-Rabīʿ disant à ʿAbd ar-Raḥmān ibn ʿAwf : « Je suis le plus riche des Anṣār ; partage avec moi mes biens. J'ai deux épouses ; regarde laquelle te plaît, je la divorcerai et tu l'épouseras quand sa ʿidda sera achevée. » ʿAbd ar-Raḥmān répondit : « Qu'Allah te bénisse dans ta famille et tes biens ; indique-moi seulement le marché. » Il y partit, fit du commerce et devint en peu de temps l'un des plus riches Compagnons. Allah loua les Anṣār dans le Coran : ﴿وَيُؤْثِرُونَ عَلَىٰ أَنفُسِهِمْ وَلَوْ كَانَ بِهِمْ خَصَاصَةٌ ۚ وَمَن يُوقَ شُحَّ نَفْسِهِ فَأُولَٰئِكَ هُمُ الْمُفْلِحُونَ﴾ — « Ils préfèrent les autres à eux-mêmes, même s'ils sont dans le besoin. Et quiconque se prémunit contre l'avarice de son âme, ceux-là sont ceux qui réussissent. » (al-Ḥashr, 9).
Dès les premiers mois, le Prophète ﷺ établit un document écrit — la Ṣaḥīfat al-Madīna — qui réglait la coexistence dans la cité. Il y reconnaissait Muhājirūn et Anṣār comme une seule « umma à l'exclusion des autres gens » et associait les tribus juives (Banū Qaynuqāʿ, Banū an-Naḍīr, Banū Qurayẓa et leurs alliés) comme citoyens à part entière : « Les juifs forment une communauté avec les croyants : aux juifs leur religion, aux musulmans la leur. » Les clauses principales : chacun garde sa religion, ses biens et son droit ; chacun défend la cité en cas d'attaque extérieure ; la justice du Messager d'Allah ﷺ trancherait les différends graves ; aucun pacte parallèle avec Qoreych ne serait toléré. Quelques juifs reconnurent la prophétie : le rabbin Ḥuṣayn ibn Sallām, renommé ʿAbdullāh ibn Salām par le Prophète ﷺ, embrassa l'islam dès les premiers jours après une série de questions sur les signes du dernier prophète. Mais la majorité, par envie qu'un prophète ne soit pas issu d'eux, refusa.
Depuis la prescription des cinq prières lors du Miʿrāj, le Prophète ﷺ s'orientait vers Bayt al-Maqdis. Il espérait pourtant être tourné vers la Kaʿba — direction d'Ibrāhīm — et levait son visage vers le ciel en attente de la révélation. Les juifs de Madīna lui reprochaient : « Tu pries dans notre direction. » En Shaʿbān de l'an 2 H, soit environ 16 ou 17 mois après l'arrivée à Madīna, alors qu'il dirigeait la prière de Ẓuhr (ou de ʿAṣr, selon les versions) à la mosquée des Banū Salama, Allah révéla en pleine prière : ﴿قَدْ نَرَىٰ تَقَلُّبَ وَجْهِكَ فِي السَّمَاءِ ۖ فَلَنُوَلِّيَنَّكَ قِبْلَةً تَرْضَاهَا ۚ فَوَلِّ وَجْهَكَ شَطْرَ الْمَسْجِدِ الْحَرَامِ﴾ — « Nous voyons ton visage se tourner vers le ciel ; Nous t'orienterons vers une direction qui te plaira. Tourne donc ton visage vers la Mosquée Sacrée. » (al-Baqara, 144). Le Prophète ﷺ se tourna en pleine ṣalāt vers la Kaʿba ; les hommes et les femmes de la rangée pivotèrent avec lui sans hésitation. Cette mosquée fut appelée Masjid al-Qiblatayn — la mosquée des deux qiblas. L'événement provoqua une crise prévisible : les juifs et les hypocrites s'en moquèrent, mais le verset al-Baqara 142 répondit : ﴿سَيَقُولُ السُّفَهَاءُ مِنَ النَّاسِ مَا وَلَّاهُمْ عَن قِبْلَتِهِمُ الَّتِي كَانُوا عَلَيْهَا﴾.
Plusieurs propositions furent débattues pour l'appel à la prière : la cloche (comme les chrétiens), la corne (comme les juifs), un feu… ʿAbdullāh ibn Zayd vit en songe un homme avec une cloche qui lui enseigna les formules de l'adhān et de l'iqāma ; ʿUmar eut le même songe. Le Prophète ﷺ confirma : « C'est une véritable vision, in shāʾ Allāh ; lève-toi avec Bilāl et apprends-les-lui. » Bilāl ibn Rabāḥ devint le premier muʾadhdhin. Le Prophète ﷺ établit aussi un marché propre aux musulmans, libre de droits, distinct du marché juif des Banū Qaynuqāʿ. La Madīna malsaine fit éprouver les Compagnons : Abū Bakr, Bilāl et ʿĀmir ibn Fuhayra contractèrent la fièvre. Bilāl récitait des vers nostalgiques de Makka : « Verrai-je un jour une nuit où je passerais à Makka, entouré d'idkhir et de jalīl ? » Le Prophète ﷺ invoqua : « Ô Allah, fais-nous aimer Madīna comme nous aimions Makka, ou plus. Bénis-nous dans son ṣāʿ et son mudd. Transfère sa fièvre à al-Juḥfa. » L'invocation fut exaucée.
Au fond de la mosquée, sous un auvent (ṣuffa) de palmes, le Prophète ﷺ accueillit ceux des Compagnons sans famille ni demeure : on les appela « Aṣḥāb aṣ-Ṣuffa ». Abū Hurayra en sera plus tard l'un des plus illustres. Ils consacraient leurs jours et nuits à apprendre le Coran et la science, et le Prophète ﷺ, les Anṣār et les Muhājirūn aisés leur envoyaient leur nourriture. Madīna devint ainsi non seulement une cité mais une école. Le pacte avec les juifs, la muʾākhāt avec les Anṣār, le marché libre, la mosquée carrefour, l'adhān unifiant les prières, les ahl aṣ-Ṣuffa lieu de transmission : en moins de deux ans, l'État islamique disposait de ses fondements. Les expéditions militaires (sarāyā) qui débuteront ensuite — vers Waddān, al-Abwāʾ, Buwāṭ — n'auront plus qu'à étendre cet ordre déjà constitué.