Le contexte arabe pré-islamique · Avant l'an de l'éléphant · Politique, religion et société
Avant la mission du Prophète ﷺ, la péninsule Arabique vivait dans une jāhiliyya — une époque d'ignorance — où coexistaient quelques nobles vertus tribales et une dégradation morale et religieuse profonde. Comprendre ce contexte est indispensable : il révèle l'ampleur du redressement que l'Islam va opérer en moins d'un quart de siècle. Mubārakpūrī consacre les premières pages de al-Raḥīq al-Makhtūm à brosser ce tableau, car la lumière n'apparaît jamais aussi nette qu'à partir des ténèbres qu'elle dissipe.
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Allah dit : « C'est Lui qui a envoyé à des gens sans Écriture un Messager des leurs qui leur récite Ses versets, les purifie et leur enseigne le Livre et la Sagesse, bien qu'ils fussent auparavant dans un égarement évident. »
Source : Coran, sourate al-Jumuʿa (62), verset 2
À la veille de la révélation, la péninsule Arabique est entourée de deux grandes puissances — la Perse sassanide à l'est et l'Empire byzantin (chrétien) au nord — tandis que le Yémen, longtemps prospère grâce au commerce et au barrage de Maʾrib, est sous occupation perse depuis 575. Les ḥīriens (royaume lakhmide) sont vassaux des Perses, les Ghassānides vassaux des Byzantins, et l'intérieur de la péninsule reste libre, mais éclaté en tribus rivales. Au cœur de l'Arabie, Makka est la ville sacrée gardienne de la Kaʿba bâtie par Ibrāhīm et Ismāʿīl ﷺ ; Quraysh y règne depuis Quṣayy ibn Kilāb, qui institua dār an-nadwa et organisa les charges (siqāya, rifāda, ḥijāba). C'est ce monde-là — fier de sa langue et de sa lignée, mais perdu dans l'idolâtrie — qui va recevoir le dernier Messager.
Selon Mubārakpūrī, à l'apparition de la prophétie, les souverains de la péninsule se répartissent en deux catégories : les rois couronnés mais en réalité dépendants — au Yémen (sous occupation perse depuis 575), au nord-ouest les Ghassānides (vassaux des Byzantins), au nord-est les Lakhmides de Ḥīra (vassaux des Perses) — et les chefs de tribus libres au cœur de l'Arabie. Le Yémen, jadis brillant grâce à Sabaʾ, Ḥimyar et au barrage de Maʾrib, a connu l'effondrement de ce barrage (« sayl al-ʿarim » mentionné dans le Coran), puis l'invasion abyssine, puis perse.
« Pour le pacte des Quraysh, leur pacte concernant les voyages d'hiver et d'été » (Quraysh, 1-2). Quraysh tirait sa subsistance des deux grandes caravanes annuelles : l'hiver vers le Yémen, l'été vers le Shām. Quṣayy avait centralisé à Makka les charges religieuses et politiques (dār an-nadwa, sidāna, siqāya, rifāda, liwāʾ), faisant de Quraysh une quasi-cité-État respectée pour son rôle de gardien du Sanctuaire.
Les tribus du désert restaient indépendantes mais déchirées par des vendettas perpétuelles. Aucun pouvoir fédérateur, sinon la noblesse personnelle d'un chef. Les valeurs étaient celles du clan : honneur, vengeance, hospitalité. Mubārakpūrī cite ce vers révélateur : « Je ne suis qu'un homme de Ghaziyya — si elle s'égare, je m'égare ; si elle se redresse, je me redresse. »
Les Arabes étaient à l'origine sur la religion d'Ibrāhīm ﷺ — son monothéisme et certains de ses rites. Avec le temps, la majorité s'en éloigna. Selon le récit rapporté dans le Ṣaḥīḥ, c'est ʿAmr ibn Luḥayy, chef de Khuzāʿa, qui apporta du Shām l'idole Hubal et la plaça dans la Kaʿba, croyant naïvement reproduire ce qu'il avait vu chez les Syriens. Le Prophète ﷺ dit l'avoir vu « traînant ses entrailles dans le Feu », pour avoir été le premier à instituer la baḥīra, la sāʾiba, la waṣīla et le ḥāmī — et brisé ainsi le ḥanīfiyya d'Ibrāhīm.
« Nous ne les adorons que pour qu'ils nous rapprochent davantage d'Allah » (az-Zumar, 3). Les principales étaient Hubal (intérieur de la Kaʿba), al-Lāt (Ṭāʾif, des Thaqīf), al-ʿUzzā (vallée de Nakhla, des Quraysh) et Manāt (côte de la mer Rouge, des Hudhayl et Khuzāʿa). À l'entrée de Makka le jour de la Conquête, le Prophète ﷺ trouva 360 idoles autour de la Maison ; il les renversa avec son bâton en récitant : « Le Vrai est venu et le faux a disparu » (al-Isrāʾ, 81).
Des tribus juives s'étaient installées au Ḥijāz après les destructions babylonienne (586 av. J.-C.) puis romaine (70 ap. J.-C.) ; à Yathrib les Banū Qaynuqāʿ, an-Naḍīr et Qurayẓa, ainsi qu'à Khaybar, Taymāʾ, Fadak. Le christianisme atteignit Najrān (sous influence abyssine), puis les Ghassānides et certaines tribus comme Taghlib. Le mazdéisme perse s'étendait sur les côtes du Golfe. Enfin, quelques rares ḥunafāʾ — comme Waraqa ibn Nawfal, Zayd ibn ʿAmr ibn Nufayl, Qiss ibn Sāʿida — gardaient l'attente d'un nouveau Prophète.
Mubārakpūrī rappelle qu'on aurait tort de noircir totalement la jāhiliyya. Les Arabes possédaient des vertus que l'Islam allait préserver et orienter : la générosité (un homme pouvait égorger sa seule chamelle pour un hôte affamé) ; la fidélité au pacte (la parole donnée engageait jusqu'à la vie — l'histoire de Hāniʾ ibn Masʿūd et du Samawʾal en est l'illustration) ; la dignité de l'âme, qui refusait l'humiliation ; le courage et la fermeté dans la décision ; ainsi qu'une maîtrise inégalée de la langue arabe, qui produira la poésie des muʿallaqāt. Allah n'aurait pas envoyé Son dernier Messager dans un peuple sans aucun socle moral.
« Quand la fillette enterrée vivante sera interrogée : pour quel péché a-t-elle été tuée ? » (at-Takwīr, 8-9). Mubārakpūrī détaille les principales corruptions : l'alcool et le jeu d'argent (al-khamr et al-maysir), érigés en vertus de générosité ; la fornication dans toutes les couches de la société, avec quatre formes de mariage rapportées par ʿĀʾisha (al-Bukhārī n°5127), parmi lesquelles la pure prostitution avec drapeaux à la porte ; l'enterrement vivant des filles par crainte de la pauvreté ou du déshonneur ; l'usure (le ribā doublé et redoublé) ; la spoliation des orphelins et des femmes ; les guerres tribales sans fin pour des motifs futiles.
Chez les nobles, la femme jouissait d'un certain respect : elle pouvait par sa parole déclencher ou éteindre une guerre. Mais dans les autres milieux, elle était traitée comme une marchandise, vendue et achetée, parfois objet de promiscuité organisée. Le mariage n'avait aucune limite numérique, on pouvait épouser deux sœurs simultanément, et hériter des veuves de son père comme on hérite d'un bien. C'est tout cela que la révélation viendra abroger pour réinstaurer la dignité humaine — d'abord celle de la femme.