Abū Hurayra · Le plus grand transmetteur de hadith — 5 374 hadiths · ~603 – 59 H
Abū Hurayra — « le père du chaton », surnom qu'il s'était donné pour le petit chat qu'il portait dans sa manche — est de son vrai nom ʿAbd ar-Raḥmān ibn Ṣakhr ad-Dawsī. Pauvre orphelin du Yémen, berger dans la tribu de Daws, il embrasse l'islam tardivement à Khaybar (an 7 H) et n'a passé que quatre années auprès du Prophète ﷺ — soit moins que la plupart des grands Compagnons. Pourtant, il transmet à lui seul 5 374 hadiths, le plus grand volume de toute la Umma. Cette anomalie tient à un secret : pendant que les autres Compagnons travaillaient ou s'occupaient de leur famille, Abū Hurayra — célibataire, sans terres, vivant à aṣ-Ṣuffa, le banc de la mosquée — restait en permanence aux côtés du Messager d'Allah ﷺ, mémorisait chaque parole. Quand il se plaignit un jour d'oublier, le Prophète ﷺ étendit son manteau, lui dit de l'embrasser puis le rouler ; à partir de ce jour, Abū Hurayra ne perdit plus jamais une parole entendue. Mort à Madīna en 59 H.
Disponible sur ordinateur
« Les gens disent : "Abū Hurayra a transmis trop de hadiths !" Or, sans deux versets du Livre d'Allah, je n'aurais pas transmis un seul hadith. » — il citait alors les versets de sourate al-Baqara qui maudissent ceux qui cachent le savoir.
Source : Rapporté par al-Bukhārī (n°118) et Muslim (n°2492) — versets de référence : sourate al-Baqara, 159-160
Abū Hurayra est né vers ~603 G dans la tribu de Daws, sous-clan d'Azd, au sud de l'Arabie, au Yémen. Son père meurt jeune. Sa mère l'élève seule, dans la pauvreté. Il devient berger pour subvenir à ses besoins. Sa tribu est éloignée du foyer mecquois, sans grande proximité avec les événements de la révélation. Sa jeunesse est marquée par le travail dur, la solitude, et la douceur dont il fait preuve avec les animaux. Il aimait particulièrement un petit chat qu'il portait dans la manche de sa tunique — d'où plus tard la kunya Abū Hurayra (« le père du chaton »), que le Prophète ﷺ lui-même utilisera affectueusement.
Un noble de la tribu de Daws, aṭ-Ṭufayl ibn ʿAmr, s'était rendu à Makka, avait entendu le Coran de la bouche du Prophète ﷺ, et avait embrassé l'islam. Il rentra au Yémen pour appeler son peuple. Beaucoup résistèrent ; mais quelques-uns embrassèrent l'islam, dont Abū Hurayra. Il devint dès lors un musulman convaincu, dans une tribu encore majoritairement païenne. Mais le Yémen était loin, et il ne voyait pas le Prophète ﷺ.
En l'an 7 H, après la signature de la trêve d'al-Ḥudaybiyya, Abū Hurayra fait la Hijra à Madīna avec un groupe de Daws. Il arrive juste au moment où le Prophète ﷺ part avec son armée pour Khaybar. Sans hésiter, le jeune Yéménite, fatigué de son long voyage, rejoint l'expédition. Il participe à la conquête de Khaybar, et reçoit, comme part du butin, des fruits et un peu de nourriture — ses premiers biens en pays musulman. À partir de ce moment, il décide de ne plus jamais quitter le Prophète ﷺ. Il vivra à aṣ-Ṣuffa, l'auvent de la mosquée, parmi environ soixante-dix autres Compagnons pauvres et célibataires.
La mère d'Abū Hurayra, restée polythéiste, refusait l'islam. Un jour, en cherchant à la convertir, elle prononça des paroles désagréables sur le Prophète ﷺ. Abū Hurayra en pleura, alla vers le Prophète ﷺ et lui dit : « Je l'invitais à l'islam et elle a refusé ; aujourd'hui je l'ai invitée et elle a dit sur toi ce que je détesterais. Invoque Allah pour qu'elle se convertisse. » Le Prophète ﷺ leva les mains : « Allah, guide la mère d'Abū Hurayra. » Abū Hurayra rentra chez lui, et trouva sa mère en train de faire ses ablutions ; elle lui dit : « J'atteste qu'il n'y a de divinité qu'Allah et que Muḥammad est Son serviteur et Son Messager. » Il revint en pleurant de joie auprès du Prophète ﷺ. Il demanda alors : « Invoque Allah qu'Il fasse aimer ma mère et moi par les croyants, et qu'Il nous fasse aimer les croyants. » Le Prophète ﷺ le fit (Muslim, n°2491).
Pendant que les Muhājirūn s'occupaient du commerce et que les Anṣārs travaillaient leurs jardins, Abū Hurayra — sans famille, sans terres, sans commerce — restait constamment auprès du Prophète ﷺ. Il dira plus tard : « Mes frères Muhājirūn étaient occupés par les marchés, mes frères Anṣārs étaient occupés par leurs biens, et moi, je m'attachais au ventre creux au Messager d'Allah ﷺ — j'étais présent quand ils étaient absents, je mémorisais quand ils oubliaient. » (Bukhārī, n°118). La faim faisait partie de son quotidien : il rapporte qu'il s'évanouit parfois entre la minbar du Prophète ﷺ et la maison de ʿĀʾisha tant son ventre était vide ; les passants croyaient qu'il était fou et lui posaient le pied sur le cou — alors qu'il n'avait que faim.
Un jour, Abū Hurayra dit au Prophète ﷺ : « Ô Messager d'Allah, je t'entends transmettre beaucoup de paroles et j'oublie. » Le Prophète ﷺ lui dit : « Étends ton manteau. » Abū Hurayra l'étendit. Le Prophète ﷺ fit un geste comme s'il y déposait quelque chose, puis lui dit : « Roule-le contre toi. » Abū Hurayra le roula contre sa poitrine. À partir de ce jour, dit-il, « je n'ai plus jamais oublié une parole entendue de lui » (Bukhārī, n°119, n°2350). C'est l'invocation prophétique acceptée qui explique l'extraordinaire volume de sa transmission : 5 374 hadiths, à cause de quatre ans seulement avec le Prophète ﷺ.
Certains Compagnons — surtout les anciens convertis — s'étonnaient qu'Abū Hurayra, arrivé tard, transmette autant. Il répondait avec mesure : « Sans deux versets du Livre d'Allah, je n'aurais transmis aucun hadith », citant les versets de sourate al-Baqara 159-160 sur ceux qui cachent le savoir : ﴿إِنَّ الَّذِينَ يَكْتُمُونَ مَا أَنزَلْنَا مِنَ الْبَيِّنَاتِ وَالْهُدَىٰ مِن بَعْدِ مَا بَيَّنَّاهُ لِلنَّاسِ فِي الْكِتَابِ ۙ أُولَٰئِكَ يَلْعَنُهُمُ اللَّهُ﴾. Quand ʿĀʾisha l'interpellait : « Tu transmets sans avoir entendu », il lui répondait avec délicatesse : « Pendant que tu étais derrière le voile, j'étais derrière le Prophète ﷺ » — il voulait dire qu'il était physiquement présent dans des situations où elle, en tant que femme et épouse, n'était pas (Ḥākim, Mustadrak).
Sous le califat d'ʿUmar, Abū Hurayra fut nommé gouverneur de Bahreïn (al-Baḥrayn, c'est-à-dire la côte orientale de l'Arabie). À son retour, ʿUmar lui réclama des comptes, soupçonnant qu'il s'était enrichi. Abū Hurayra se justifia : il avait reçu des cadeaux légitimes (chevaux, etc.), avait élevé des chevaux qui s'étaient multipliés. ʿUmar le démit néanmoins de ses fonctions par mesure de prudence, prenant la moitié de ses biens pour le bayt al-māl. Plus tard, ʿUmar lui proposa à nouveau un poste, mais Abū Hurayra refusa, citant comme raisons : « Pour que mon honneur ne soit pas compromis, mes biens pris, mon dos battu, et mon nom maudit. » ʿUmar accepta. Abū Hurayra resta dès lors à Madīna, sans charge officielle, vivant simplement.
À Madīna, Abū Hurayra forme la grande génération des tābiʿūn qui transmettront ses hadiths aux deux Ṣaḥīḥ. Parmi eux : Hammām ibn Munabbih (le frère de Wahb ibn Munabbih), qui consigna par écrit, sous la dictée d'Abū Hurayra, une ṣaḥīfa de 138 hadiths — ce manuscrit, retrouvé au XXᵉ siècle dans une bibliothèque de Damas et publié par Muḥammad Ḥamīdullāh, est l'un des plus anciens documents écrits du hadith parvenus jusqu'à nous, et confirme la fidélité de la transmission orale qui aboutira aux compilations classiques. Saʿīd ibn al-Musayyib, al-Aʿraj, Abū Ṣāliḥ, Muḥammad ibn Sīrīn sont parmi ses autres élèves.
Abū Hurayra meurt à Madīna en 59 H (~678 G), à environ 76 ans. Il est enterré à al-Baqīʿ. Il laisse derrière lui : 5 374 hadiths transmis (ce qui représente environ un tiers du contenu authentique des Ṣaḥīḥ et Sunan), une école solide de tābiʿūn, et l'exemple d'une vie où la pauvreté volontaire et la fidélité à la sunna ont surpassé toute richesse mondaine. Marwān ibn al-Ḥakam disait de lui : « Je n'ai jamais vu meilleure mémoire qu'Abū Hurayra ; je lui posais des questions un jour et un an plus tard je le retestais — il répondait mot pour mot la même chose. »