Abū ʿUbayda ibn al-Jarrāḥ · Amīn al-Umma · Promis au Paradis
Abū ʿUbayda ibn al-Jarrāḥ — de son nom complet ʿĀmir ibn ʿAbdillāh ibn al-Jarrāḥ — est le porteur d'un titre unique dans l'histoire de l'islam : Amīn hādhihi al-umma, « le fidéicommis de cette communauté ». Le Prophète ﷺ le lui décerna nominalement, et aucun autre Compagnon n'a porté ce surnom. Issu des Banū al-Ḥārith ibn Fihr de Quraysh, il fut converti par Abū Bakr parmi les tout premiers, fit partie des Muhājirīn vers l'Abyssinie, puis vers Madīna. À Badr, il vécut le moment le plus déchirant qu'un homme puisse imaginer : il dut tuer son propre père païen sur le champ de bataille — événement à propos duquel Allah révéla, selon plusieurs exégètes, le verset 22 de sourate al-Mujādila. ʿUmar le désigna comme commandant en chef en Syrie ; il y conquit Yarmūk et Damas. Quand ʿUmar voulut le nommer son successeur, il était déjà mort, emporté par la peste d'ʿAmwās en 18 H — et ʿUmar dira sur son lit de mort : « Si Abū ʿUbayda était vivant, je le désignerais comme calife sans hésiter. »
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« Chaque communauté a son fidéicommis, et le fidéicommis de cette communauté est Abū ʿUbayda ibn al-Jarrāḥ. »
Source : Rapporté par al-Bukhārī (n°3744, 4380) et Muslim (n°2419) — d'après Anas ibn Mālik et Ḥudhayfa ibn al-Yamān
Abū ʿUbayda ʿĀmir ibn ʿAbdillāh ibn al-Jarrāḥ ibn Hilāl al-Fihrī al-Qurashī appartient à une branche modeste mais ancienne de Quraysh, les Banū al-Ḥārith ibn Fihr. Sa lignée rejoint celle du Prophète ﷺ remontant à Fihr, l'ancêtre commun de tous les Qurayshites. Son père ʿAbdullāh ibn al-Jarrāḥ était un homme respecté de la jāhiliyya, mais il restera, jusqu'au combat de Badr, fermement attaché au polythéisme — ce qui sera la source du drame le plus douloureux de la vie d'Abū ʿUbayda.
Les sources le décrivent comme un homme grand et mince, à la pudeur naturelle, à la parole rare et juste. Il était de ces hommes que les autres prennent spontanément pour arbitre dans les litiges. Cette droiture innée est précisément ce qu'Allah a voulu honorer en lui donnant, par la bouche du Prophète ﷺ, le titre rare d'amīn — celui à qui l'on confie un dépôt sans crainte de trahison. Ce n'était pas un titre acquis par la lutte : c'était une qualité de cœur qu'Allah avait placée en lui dès sa nature.
Quand Abū Bakr embrassa l'islam, sa première mission fut de convaincre ses proches. Cinq hommes lui répondirent et formèrent avec lui le premier groupe de croyants : ʿUthmān ibn ʿAffān, az-Zubayr ibn al-ʿAwwām, Ṭalḥa ibn ʿUbaydillāh, Saʿd ibn Abī Waqqāṣ, ʿAbd ar-Raḥmān ibn ʿAwf, puis Abū ʿUbayda. Tous seront comptés plus tard parmi les dix Promis au Paradis. Ibn Isḥāq le place parmi les huit précurseurs, juste après le tout premier carré. Il prêta allégeance secrètement au Prophète ﷺ et s'engagea sans réserve.
Quand les persécutions de Quraysh devinrent trop dures, le Prophète ﷺ autorisa l'émigration vers l'Abyssinie. Abū ʿUbayda partit avec la première vague — quelques sources rapportent qu'il était dans la seconde, plus large. Il s'établit chez le Négus an-Najāshī aux côtés de Jaʿfar ibn Abī Ṭālib, ʿUthmān, Umm Salama, et leurs époux. Quand il apprit que le Prophète ﷺ avait émigré à Madīna, il revint à Makka et accomplit à son tour la grande Hijra à Madīna, où il fut fraternisé avec Saʿd ibn Muʿādh selon une tradition, ou avec Muḥammad ibn Maslama selon une autre.
Le moment le plus terrible de sa vie. À Badr (2 H), son père ʿAbdullāh ibn al-Jarrāḥ, encore mécréant, combat dans les rangs de Quraysh. Il poursuivit son fils plusieurs fois sur le champ de bataille pour le tuer ; chaque fois, Abū ʿUbayda l'évita ou le détourna sans le frapper. Mais le père s'acharnait. Finalement, contraint et la mort dans l'âme, Abū ʿUbayda dut lever son arme et le tuer. C'est à propos de cet épisode que plusieurs exégètes rapportent qu'Allah révéla : ﴿لَّا تَجِدُ قَوْمًا يُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآخِرِ يُوَادُّونَ مَنْ حَادَّ اللَّهَ وَرَسُولَهُ وَلَوْ كَانُوا آبَاءَهُمْ أَوْ أَبْنَاءَهُمْ...﴾ — « Tu ne trouveras pas de gens croyant en Allah et au Jour dernier qui prennent pour amis ceux qui s'opposent à Allah et à Son Messager, fussent-ils leurs propres pères, leurs fils, leurs frères ou les gens de leur tribu... » (al-Mujādila 22). Le verset clôt en promettant à ces croyants la satisfaction d'Allah et le Paradis.
À Uḥud, quand le Prophète ﷺ fut blessé au visage et que deux anneaux du casque de sa cotte de mailles s'enfoncèrent profondément dans sa joue bénie, Abū Bakr s'avança pour les retirer ; mais Abū ʿUbayda l'écarta : « Laisse-moi faire, je t'en supplie. » Il saisit le premier anneau avec ses dents, le tira fortement — et l'anneau partit, lui arrachant une incisive avec lui. Il saisit le second anneau de la même façon, et perdit une seconde dent. Le Prophète ﷺ fut soulagé. Quand on regarda Abū ʿUbayda par la suite, on le trouvait plus beau encore sans ses deux dents — comme si Allah avait remplacé la perte par une lumière. Cet acte fixera pour toujours sa stature parmi les Compagnons les plus dévoués.
Quand la délégation chrétienne du Najrān vint trouver le Prophète ﷺ à Madīna et qu'elle lui demanda d'envoyer un homme de confiance pour régler leurs affaires, le Prophète ﷺ regarda l'assistance et dit : « Je vais envoyer avec vous un homme digne de confiance, vraiment digne de confiance. » Les Compagnons tendirent le cou, chacun espérant être désigné. ʿUmar dira plus tard : « Je n'ai jamais désiré le commandement, sauf ce jour-là — espérant que ce serait moi. » Mais le Prophète ﷺ appela : « Lève-toi, Abū ʿUbayda. » Et il dit alors la parole célèbre : « Chaque communauté a son fidéicommis, et le fidéicommis de cette communauté est Abū ʿUbayda ibn al-Jarrāḥ » (Bukhārī n°3744, Muslim n°2419). Aucun autre Compagnon ne portera ce titre nominalement.
Sous Abū Bakr, Abū ʿUbayda fut envoyé en Syrie comme l'un des quatre commandants. Quand ʿUmar devint calife, il accomplit un geste majeur : il destitua Khālid ibn al-Walīd du commandement suprême et le remplaça par Abū ʿUbayda — non pas par défiance envers Khālid, mais pour que les gens ne croient pas que la victoire venait de Khālid plutôt que d'Allah. Khālid accepta noblement, et Abū ʿUbayda lui montra le respect le plus grand, ne lui annonçant le décret qu'après plusieurs jours pour ne pas le bouleverser en plein combat. À Yarmūk (15 H), il est commandant en chef, et la victoire écrasante contre l'empire byzantin lui revient officiellement. Il conquiert ensuite Damas, Ḥimṣ, et toute la Syrie.
En 18 H, une grande peste frappa la Syrie, partant du village d'ʿAmwās entre Jérusalem et Ramla. ʿUmar, en route vers la Syrie, s'arrêta à Sargh et consulta. Quand il prit la décision de retourner à Madīna, Abū ʿUbayda, alors avec lui, lui dit : « Tu fuis du décret d'Allah, ô Amīr al-muʾminīn ? » ʿUmar répondit la phrase devenue proverbiale : « Oui, je fuis du décret d'Allah au décret d'Allah. » Abū ʿUbayda retourna ensuite à son armée en Syrie. Quand ʿUmar lui écrivit pour le faire revenir à Madīna afin de le mettre à l'abri, Abū ʿUbayda comprit l'intention et répondit : « Je sais ce que tu veux, ô Amīr al-muʾminīn — mais je suis dans une armée musulmane, je ne peux pas l'abandonner. Libère-moi de ton ordre. » ʿUmar pleura en lisant la lettre. Peu après, Abū ʿUbayda fut atteint par la peste. Il dirigea la prière sur Muʿādh ibn Jabal, qui dirigea la sienne. Il mourut en 18 H, environ 58 ans, et fut enterré dans le ghawr du Jourdain (vallée de Beisan en Jordanie actuelle).
Sept années plus tard, quand ʿUmar fut frappé en 23 H par le coup de poignard d'Abū Luʾluʾa et qu'il sentit la mort venir, on lui demanda de désigner son successeur. Il répondit la phrase rapportée par les chroniques : « Si Abū ʿUbayda ibn al-Jarrāḥ était vivant, je le désignerais — et si Allah me questionnait je dirais : "J'ai désigné Ton serviteur et le serviteur de Ton Messager, l'amīn de cette communauté." Et si Sālim, mawlā d'Abī Ḥudhayfa, était vivant, je l'aurais désigné. » Abū ʿUbayda était mort, Sālim aussi (à Yamāma). C'est pour cela qu'ʿUmar fut contraint d'instaurer le conseil de la shūrā à six membres. Aucun autre Compagnon n'a reçu une telle évaluation rétrospective de la part d'ʿUmar.